Bahia de tous les Saints

Publié le par Juliette Delattre

L´un des traits les plus frappants de la société brésilienne, pour l´européenne que je suis, c´est  la foi de la population, toutes catégories confondues, manifeste dans les moindres détails de la vie quotidienne. C´est plus perceptible encore dans la région du Nordeste, la plus pauvre et la plus mystique du pays.

Le vocabulaire en est le premier témoin : on se quitte en se recommandant à Dieu, au supermarché comme à la fac et l´on invoque le Tout-puissant en guise d´exclamation : "ai meu Deus !", "oh meu pai do céu !", "Jesus misericórdia !", "Avé maria !" ( à Salvador, l´expression a evolué en un  "Aaaafff", souvent prononcé d´un ton aigü plein d´effroi). Je me souviens d´un étudiant en sociologie en train de présenter son travail, qui s´est départi d´un "Jesus bem amado!" consterné lorsqu´il s´est aperçu qu´il avait dépassé le temps de parole imparti. Sans m´en rendre compte, je me suis mise moi aussi à rendre grâces à Dieu ("graças a Deus !") pour exprimer un certain soulagement.

Des citations de psaumes et des louanges au Seigneur ornent vitrines, plages arrières de véhicules et tee-shirts (mais aussi des nuques ou des biceps, tatouées); aux rétroviseurs sont souvent suspendus des chapelets (auquel on adresse un discret signe de croix avant de passer la première), et des scapulaires autour du cou. De nombreux portefeuilles contiennent des oraisons cornées par l´usage, adressés à Saint Expéditionnaire voué aux causes urgentes, ou à Saint Longuinho, invoqué lors de la perte d´un objet. L´orthodoxie populaire voudrait que l´on donne trois petits bonds en guise de remerciement, mais généralement on en reste à la reconnaissance verbale.

Le rapport à la religion est complètement différent : pratiquant ou non, tout le monde partage un même ensemble de références, ravivées à l´occasion des nombreuses fêtes catholiques dont le calendrier est pourvu. Rares sont les foyers sans une image pieuse qui auréole la porte d´entrée, sans un cierge de sept jours, et plus singuliers encore sont les chevets sans Bible.

Les saints font partie intégrante de l´imagination populaire des habitants de Salvador (les soteropolitanos), et sans doute de l´ensemble des brésiliens, qui forment le premier pays catholique du monde. Loin d´être confinés entre les pages soyeuses de missels poussiéreux, ce sont des personnalités familières, apparentés à des individus de chair et d´os rehaussés d´un éclat surnaturel. Ici, chacun sait que Sainte Barbe est célébrée le 4 décembre, Saint George le 23 avril, Saint Antoine le 13 juin et Saint Pierre le 29, pour n´en citer que quelque uns.

Hormis février, temps du Carnaval, le mois de juin est le plus festif de l´année : Saint Antoine, Saint Jean et Saint Pierre se succèdent pour maintenir illuminées les 365 églises de la ville (selon la chanson de Dorival Caymmi). Et parmi les processions qui paralysent imperturbablement le trafic, dont les klaxons sont davantage des manifestations d´allégresse que d´impatience, circulent d´innombrables vendeurs de "comidas juninas", de spécialités de l´époque (mille réjouissances dérivées du maïs accompagnées de liqueurs de jenipape, de banane, de fruits de la passion...). Les festivités se poursuivent à l´extérieur des paroisses, dans un joyeux tumulte patiemment attendu des mois à l´avance.

Publié dans Foi

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